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Avant
chaque pièce, je me prépare, actrice d'une pièce
unique, montée et jouée pour des initiés. La veille
de la générale, je me calfeutre chez moi. Je me concentre
afin de rassembler mes forces car je suis aussi metteur en scène
et habilleuse. Chacun attache plus ou moins d'importance à tel
ou tel détail. Moi, ce sont les gants. J'en possède des
centaines. Leur présence conspire à l'effet que je veux
produire sur les autres acteurs. Pour chaque cérémonie,
j'en choisis une paire. Je palpe leur satin, leur cuir ; m'arrête
sur leur lustre, avant de me décider à glisser mes phalanges
à l'intérieur. Ma main se redessine derrière l'étoffe
ou la peau, s'amincit dans la courbe d'une aile au repos avant de serrer
la poignée d'un cierge ou de fixer un encens sur la spirale de
quelque luminaire. Comme dans un film en noir et blanc, je rejoue la scène
où l'héroïne quitte le monde diurne, le Saint- Germain
des poètes, traversant les miroirs avec de longs gants de gala.
C'est à peine si l'on devine la buée sur la glace : l'inconnue
est passée de l'autre côté… Agrégée de Lettres, enseignante à l'école Boulle, Fabienne Leloup s'intéresse aux mondes secrets et à l'Art. Le parfum de l'ombre est son troisième ouvrage. Avec un style poétique noir, elle dépeint des personnages décadents dans le milieu du luxe. Univers où les désirs d'une jeune femme la pousseront jusqu'au meurtre. |